![]() | |
Exportation d'eau au Québec L'avenir est dans "l'EAU VIRTUELLE"! par Daniel Allard |
Que feriez-vous avec un kilomètre cube d'eau douce de bonne qualité? Un km3, c'est 1 milliard de mètres cubes, ou encore 1 000 milliards de litres d'eau! Mise en bouteille et exportée à 1$/litre sur les marchés mondiaux, c'est passablement d'argent. Avec un tel commerce, la dette du Québec en entier s'évapore en moins de deux et les Québécois deviennent tous de confortables rentiers. Si à chaque année cette opportunité vous revient, c'est beaucoup d'eau. Assez pour une Politique sur la question, que le Gouvernement du Québec s'est engagé à adopter en 1998. Qu'est-il préférable de faire avec l'eau? Le Québec en dispose-t-il vraiment pour de l'exportation massive? Pour amorcer ce débat de société, les constats du Symposium sur la gestion de l'eau au Québec, tenu à Montréal en décembre dernier, sont sans équivoque:
Évidemment, toutes ces masses d'eau souterraine et de surface, bien qu'elles existent véritablement, ne sont pas additionnables. Il serait abusif de conclure que le Québec peut disposer à sa guise d'une réserve de 2 990 km3 d'eau. Le tout constitue plutôt un seul et même système, où les 2 000 km3 d'eaux souterraines servent pour beaucoup à alimenter le niveau des lacs et des rivières. Le débit d'une rivière (les eaux dites renouvelables) dépend beaucoup des pluies et des précipitations de neiges, mais aussi de ce qui alimente le système par en-dessous. Pomper à une place, c'est comme pomper aussi à l'autre en même temps! DES RÉSERVES MULTIPLES Ceci-dit, le Québec est très riche en eau. La statistique sur les eaux renouvelables n'inclut pas les quantités d'eau que sont les lacs - le Québec en compte un-demi million -, une véritable réserve disponible dans une perspective court/moyen terme (puisque tout prélèvement est facilement comblé s'il est effectué à l'occasion, sporadiquement). Si une situation d'urgence obligeait, par exemple, à vider du tiers ou de moitié un lac pour combler une pénurie passagère, la nature se chargerait de le recharger à plus ou moins brève échéance et restaurerait ainsi cette véritable réserve. C'est un peu comme utiliser une marge de crédit, qu'il faudra à terme rendre, mais c'est bel et bien disponible.
Au Québec, ce type de réserve est difficile à évaluer. Les hydrologues considèrent qu'on peut généralement comptabiliser, à titre de réserve disponible réelle dans les lacs et fonds de rivières, 1% à 2% des réserves renouvelables, soit entre 9,9km3 et 18,8km3 d'eau stockée en surface pour le Québec. Si on accepte, par ailleurs, que l'eau couvre 10% de la surface du territoire du Québec, on trouve là 160 000km2 d'eau. Un seul centimètre d'eau, sur une telle surface, représente un volume de 1,6km3 d'eau. (Si, théoriquement, on figure que 1 mètre d'eau sur cette surface était disponible en moyenne pour l'ensemble du Québec, on parle alors d'une réserve de 160km3, soit presque la moitié de toute l'eau douce renouvelable dont disposent des pays tel que l'Australie, avec 343km3, ou le Mexique, avec 357km3, pour une année complète!) Il y a aussi les imposants réservoirs hydro-électriques québécois. Tellement immenses, deux seuls exemples montrent bien qu'il importe de les considérer. A lui seul, le complexe Manic-Outarde emmagasine une réserve utile pour la production d'électricité de 47km3 d'eau. La même réserve utile est de 51,7km3 au complexe La Grande (LG2-3-4), qui représente par ailleurs une capacité d'emmagasinement total de 200km3. A l'échelle de la planète, ce dernier chiffre signifie que le complexe La Grande, à lui seul, représente une réserve de 40m3 d'eau douce pour chacun des quelque 5 milliards de terriens que nous sommes.
TABLEAU 1 IMPORTANCE DES RÉSERVES D'EAU DU QUÉBEC (débit d'eaux renouvelables*)
Eaux souterraines, eaux renouvelables, eaux des lacs, emmagasinement des réservoirs hydro-électriques, le Québec est donc très riche en eau. De quelle quantité supplémentaire sa population dispose-t-elle, sans mettre en péril la biodiversité du territoire? Voilà déjà un enjeu à garder en tête. Le kilomètre cube mis en évidence, en début d'article, n'est qu'une quantité théorique. Elle vise avant tout à imager le sujet dont on parle. Mais il n'est probablement pas abusif de penser que le Québec pourrait sans aucun problème mettre à disposition une telle quantité d'eau, et même plus, chaque année, pour de nouvelles activités dédiées. Toutes les données actuelles indiquent que ponctionner le territoire du Québec, en différents endroits bien choisis, ne constitue pas un défi périlleux en matière de gestion des éternels conflits d'usages. Seulement 3% des recharges d'eaux souterraines sont exploitées au Québec actuellement (mais le gouvernement sait qu'au moins 1 700 entreprises s'approvisionnent à partir des eaux souterraines, tout en ne sachant rien des volumes pompés). Globalement, parler de risque de pénurie ne fait pas du tout sérieux. Ce discours de crise potentielle ne peut tenir que dans le contexte d'une débat très local, jamais à l'échelle du Québec en entier. Reposons donc la question de départ: que feriez-vous avec un kilomètre cube d'eau douce de bonne qualité? A travers le projet de politique de son gouvernement, la population du Québec devra, indirectement, répondre à cette importante question de gestion d'une ressource naturelle jamais comme les autres. EXPLOITER IMMÉDIATEMENT NOTRE "EAU VIRTUELLE"? L'exportation de milliards de litres d'eau embouteillée fait rêver! La réalité de ce marché parle plutôt de 100 millions de litres, en 1996, un volume que le Québec alimente très facilement. Et il lui reste encore beaucoup, beaucoup d'eau. Exporter en vrac? Pour l'eau en vrac, la rentabilité de l'opération, face au défi du transport sur de longues distances, rend cette stratégie encore improbable à court/moyen terme pour de gros volumes. Peut-être demain, dans 10 ou 15 ans. Certains proposent donc de miser sur l'exportation de notre "eau virtuelle". Cette stratégie offre l'avantage de viser immédiatement des marchés déjà accessibles. En plus, elle permet de garder au Québec la valeur ajoutée de l'opération. L'eau virtuelle, c'est le résultat de ce que l'on produit avec de l'eau réelle. Et on peut produire beaucoup de choses avec 1km3 d'eau.
TABLEAU 2 USAGES DIVERS DE 1km3 d'EAU DOUCE
(Sources: MEF-Québec, MAPAQ, MRN-Québec et CMQC) Tous ces types de production d'eau virtuelle doivent, par la suite, être dirigés vers des marchés étrangers. La valeur théorique de 1 000 milliards de bouteilles d'eau à 1$ le litre remporterait évidemment la palme contre tous les autres types d'usages. Mais un marché d'une telle ampleur n'existe pas. Il faudrait pouvoir vendre, à chacun des 5 milliards d'habitants de la planète, 200 litres (soit 200$, ce que n'a pas la majorité de cette population en revenu annuel moyen), ou 1 000 litres à 1MM des citoyens les plus fortunés (soit 3litres/jr pendant presque toute une année). L'usage qui mise sur la production d'électricité est beaucoup plus réaliste et commercialisable. A ce titre, le km3 d'eau exploité comme on le fait à Beauharnois génère, avec un tarif de 0,05$ le kilowatts/heure, des revenus de 2,6 millions $, qui s'élèvent cependant à 17,3M$ dans des installations comme LG2 et à 18,3M$ avec des équipements comme Manic 5. Par ailleurs, selon les marchés cibles et les stratégies de commercialisation, les revenus du km3 type "Manic 5" (18,3M$) sont peut-être moins rentables que ce que vaut 1 millions de tonnes de céréales moissonnées, ou 228 fois la production de la plus grosse pisciculture du Québec! Effectivement, côté pisciculture, Robert Champagne du MAPAQ explique que malgré notre température froide qui affecte les rendements, les quelque 170 piscicultures québécoises arrivent à produire, sur une base annuelle, 150 à 300 kilos de poisson par m3/heure d'alimentation en eau (pour une production totale de 2 000 tonnes/an, comparativement à 40 000 tonnes pour un petit pays comme le Danemark). Même au rythme pessimiste de 150 kilos/an au m3/hre la production correspondant à l'usage d'un km3 d'eau représente ainsi plus de 17 millions de kilos (17 000 tonnes de poisson) et donc 34 200 tonnes pour une production optimiste. A seulement 1$ le kilo, ce poisson génère entre 17 et 34M$ de revenus, soit jusqu'à deux fois plus qu'un usage en eau douce type "Manic 5". Ces quelques exemples démontrent l'importance de bien mesurer l'impact des choix d'usage. Hormis l'efficacité brute de l'usage de la ressource, il ne faut pas négliger l'analyse détaillée des marchés ciblés. Ceux situés dans des pays où la rareté d'eau menace peuvent sembler particulièrement attrayants. LES MARCHÉS POTENTIELS Le Tableau 3 donne quelques indications concernant la valeur stratégique qu'a déjà la ressource eau douce dans certain pays du monde. Lorsqu'on dépend d'un pays voisin - c'est le cas de la Hongrie, de l'Égypte ou du Turkménistan - pour 95% et plus de ses apports en eau de surface, il n'est pas évident d'avoir la capacité de produire une agriculture viable et concurrentielle. Les 15 pays du Tableau 3 représentent assurément des cibles d'intérêts pour plusieurs types d'exportations québécoises d'eau ou d'eau virtuelle.
TABLEAU 3 IMPORTATION D'EAU DE SURFACE-DÉPENDANCE ENVERS UN PAYS VOISIN
Une autre manière d'identifier des marchés cibles potentiels consiste à utiliser l'indicateur de stress que représente la quantité d'eau douce per capita par année disponible dans un pays. Le Tableau 4 présente la situation récente et les projections optimistes et pessimistes pour les pays les plus démunis en eau douce du globe. On considère qu'un pays est en situation de pénurie, s'il dispose de moins de 1 000m3/per capita/an d'eau douce renouvelable et qu'il est en situation de crise, à partir de 500m3/per capita/an. (Dès 2025, on estime que tout le Sud-Ouest des États-Unis, le Nord-Est de la Chine et l'Afrique du Sud, l'Iran, l'Espagne et l'Angleterre en entier seront dans de telles situations.)
TABLEAU 4 PAYS AYANT LES PIRES INDICES DE STRESS, 1990 et 2050 (en m3/hab/année d'eau douce renouvelable)
Comme on considère qu'il faut 525m3/hab/année d'eau douce,
pour supporter dans un pays chaque personne durant un an, en définitive,
ce sont les 22 pays du Tableau 4, déjà en situation de rareté
importante de ressource en eau douce renouvelable et qui le seront à
moyen terme de manière critique, qui demeurent les marchés
potentiels par excellence. Plus qu'une situation de dépendance stratégique,
c'est une réelle situation de manque de ressources qu'ils doivent
gérer | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||