Croisières internationales et casinos

L'année 98 serait celle de la décision à Ottawa

par Daniel Allard

Le taux de croissance des croisières internationales dans le Saint-Laurent progresse deux fois moins rapidement que l'ensemble du marché mondial. Depuis 1980, le taux moyen de croissance des croisières dans l'ensemble de l'industrie atteint 9,4% par an, alors qu'il se situe autour de 4,7% dans le grand fleuve du Québec. Les handicaps sont connus: la température et l'impossibilité en eaux canadiennes de garder ouverts les casinos des navires.

A moins de développer un attrait pour les croisières de type nordique - un potentiel réel, qui fait déjà recette en Alaska - les promoteurs de la route du Saint-Laurent sont condamnés à vivre avec un climat défavorable. A partir du 15 janvier prochain, une initiative de Croisières AML permettra d'ailleurs, pour deux mois, de tester pour la première fois à Québec ce marché d'hiver, puisque la compagnie offrira une croisière d'hiver de 90 minutes sur le fleuve glacé (Bassin Louise-Pont de Québec). Le Capitaine Ioannis, un remorqueur/brise-glace du Groupe Océan, sera utilisé pour "...cette aventure douce qui offrira même une sensation que les croisières en Alaska n'offrent pas, soit de véritablement naviguer à travers les glaces et sentir qu'elles se brisent sous nos pieds", explique-t-on chez AML.

Le deuxième handicap résulte d'un vieux litige, entre le gouvernement fédéral et les administrations portuaires et touristiques du pays, qui a assurément coûté son lot de croisièristes perdus. Alors que le milieu des croisières internationales est en forte croissance et que Québec charme chaque année davantage les gestionnaires de ces villes-flottantes, ces derniers qui gèrent aussi des casinos-flottants résistent à l'invitation parce que le code criminel du Canada ne tolère pas le jeu en ses eaux.

A Vancouver, la pilule est plus facile à prendre, les eaux internationales affranchies de toutes lois ne sont qu'à une heure du port. Pour Québec, c'est un irritant économique néfaste, puisque les navires de croisière doivent fermer leurs casinos à la hauteur de l'île d'Anticosti, soit 12 à 18 heures avant de voir en mire le Château Frontenac et les beautés du Vieux-Québec.

TABLEAU 1

MARCHÉ DES CROISIERES

(Ventes en Amérique du Nord)

Année Nb de passagers
1970 500 000
1980 1 431 000
1990 3 640 000
   
1993 4 480 000
1994 4 448 000
1995 4 378 000
 
1998(est.) 5 781 000
(Source: Cruise Line International Association-CLIA)

ENJEU OU MYTHE?

La perte financière serait assez importante pour les compagnies maritimes, qui choisissent donc d'écarter Québec et Montréal de l'itinéraire, plutôt que des revenus de leurs casinos.

Pour la région de Québec, qui mise beaucoup - et pour cause - sur l'industrie touristique, cet irritant est périodiquement élevé au niveau des enjeux stratégiques. Un député fédéral de l'opposition de la région a même déposé, l'an dernier, un projet de loi privé pour amender le code criminel. L'initiative est morte au feuilleton.

 

La répartition des jours/couchettes en % selon la destination confirmait qu'en 1993 la destination Canada/Nouvelle-Angleterre arrivait au douzième rang mondial, avec 415 458 jours/couchettes (soit 1,25%) sur plus de 33 millions que représente ce marché dans le monde.

 

Au fait du dossier, qu'il tente lui-aussi de résoudre depuis des années, Hugues Morrissette, directeur général du Secrétariat à la mise en valeur du Saint-Laurent, est catégorique: "cette loi rétrograde discrédite le Saint-Laurent sur le marché mondial des croisières et je suis à 100 milles à l'heure pour enlever cet irritant". L'homme était d'ailleurs conférencier-invité lors du prestigieux Seatrade Cruise Shipping Convention '97 de Miami, en mars dernier. Il espérait pourvoir y annoncer la bonne nouvelle. Mais malheureusement, Ottawa se fait encore tirer l'oreille, complexifiant l'enjeu en y mêlant parfois le dossier autochtone.

Mais le temps a aussi appris à Hugues Morrissette qu'il faut démystifier quelque peu l'importance des casinos pour la rentabilité des opérateurs de croisières internationales. Sa dernière référence à l'appui, l'ouvrage Selling the Sea, an Inside Look at the Cruise Industry, impliquant un ténor du milieu, Bob Dickinson, montre que les casinos sont loin d'avoir l'importance économique qu'on leur accorde. "Les gens pensent généralement que les casinos sont une mine d'or pour ses bateaux de croisière, alors qu'ils n'arrivent qu'au troisième rang des sources de revenus à bord", argumente-t-il, ouvrage en main.

 

TABLEAU 2

SOURCES DE REVENUS A BORD DES BATEAUX DE CROISIERE PAR ORDRE D'IMPORTANCE

1-Ventes de boissons
2-Ventes de photos des passagers
3-Casinos
(Source: Selling the Sea, an Inside Look at the Cruise Industry, 1996.)

Habituellement, seulement 30% des passagers sont des "gamblers" et les autres regardent. En vérité, la plupart des gens ne font pas une croisière pour jouer et ceux qui jouent ne dépensent qu'environ 10$/jour. La vente de photos sur un bateau moyen de 2 000 passagers rapporte, pour des frais d'opération minimes, des revenus annuels de l'ordre de 1,2M$. Ce qui est très rentable, comparativement au casino, par ailleurs beaucoup plus cher à opérer! Voilà ce que nous apprennent les confidences de l'ouvrage.

 

"It's a myth that casino is the biggest money maker

on the ship."

Bob Dickinson
President
Star Cruise Line
 

Il faudrait donc relativiser l'enjeu des casinos, dans le dossier de la promotion des croisières internationales au Québec. Maintenant manifestement plus enclin à dédramatiser cette question, Hugues Morrissette raconte même qu'un bateau comme le Sea Columbus, tout neuf, n'a pas de casino et vend plutôt la qualité de sa bibliothèque!

A la Société du Port de Québec, on est tout de même d'avis que cette petite barrière légale freine l'arrivée de 20 à 25 bateaux de plus à Québec, chaque année. "N'oublions pas que le monde des croisières est très fragmenté et qu'il faut savoir satisfaire tous les types de clientèles. Il est vrai que certaines lignes maritimes privilégient par exemple la qualité de leur bibliothèque - c'est le cas des Allemands - et n'ont des casinos qu'accessoirement, comme produit secondaire, voire même pas de casino du tout; ces navires viennent déjà à Québec. Mais pour une autre classe de navire, du type La croisière s'amuse, le casino devient un service essentiel, au même titre que la piscine. C'est toute cette catégorie dont nous sommes actuellement privés", explique le porte-parole Alex Ségal.

"En 1996, une compagnie a commercialisé ce type de croisière sur New York/Halifax à 20 reprises, avec 1 000 passagers à bord. C'est ce qui nous fait dire que Québec vivrait la même chose, si le code criminel était amendé" poursuit-il, irrité de cette preuve d'inertie flagrante d'Ottawa, dans ce dossier important pour l'économie régionale de Québec.

 

TABLEAU 3

NOMBRE D'ESCALES ET DE PASSAGERS AU PORT DE QUÉBEC-CROISIERES OCÉANIQUES

Année Nb d'escales Nb passagers
     
1992 67 36 874
1993 59 35 719
1994 51 33 253
1995 55 36 092
1996 32 18 702
1997 34 32 805
(Sources: Port de Québec, janvier 1998)

La tolérance est dans l'air et à Ottawa, en haut niveau, il semble qu'on parle de régler enfin cette affaire en 98. Les consultations en cours avec les provinces (le Québec, pour sa part, a récemment modifié ses propres lois et, à son tour, attend la décision fédérale), les municipalités et les autochtones devraient donc aboutir, après sept ans d'efforts. Un projet de loi devrait même être adopté d'ici l'ajournement de l'été.

"Oui, on a jamais été aussi prêt du but", confirme Marc Gagnon, qui dirige à Québec la Société de développement économique du Saint-Laurent (SODES) et travaille ce dossier depuis 1989. "Un mémoire au sous-ministre de la justice a été bien reçu et le ministre Martin Cauchon défend notre dossier. Mais il faut aussi attendre un bill omnibus, car le fédéral n'amendera jamais le code criminel juste pour ce type de modification, jugé mineure par Ottawa", poursuit celui qui n'ose plus miser sur une date.

AGIR SUR D'AUTRES PLANS

En attendant de pouvoir annoncer la bonne nouvelle aux journalistes et décideurs du domaine des croisières internationales, le Secrétariat à la mise en valeur du Saint-Laurent continue de mousser à sa façon les attraits du fleuve. En septembre dernier, il a organisé sa 6e mission de sensibilisation sur les destinations, en accueillant onze personnes, triées sur le volet.

Résultat direct de cette opération: la reporter Claire Lyons, dans le Seatrade Cruise Review de décembre, écrivait - avec deux pages à l'appui - que le Saint-Laurent est "un des secrets les mieux gardés du Canada". Pas un mot sur la question des casinos. La reporter note plutôt que les tarifs sont ici parmi les plus bas: alors qu'il en coûte 67$ par passager aux Bermudes, le port de Québec ne demande que 7.13$ par passager, pour accoster un navire.

En attendant, avec ces dollars, yens, marks ou francs en moins dépensés dans un casino de navire, les visiteurs peuvent acheter plus, dans la région du fleuve Saint-Laurent, que dans la grande majorité des autres destinations comparables du monde. Voilà ici une bien plus belle carte, dans le jeu de Québec