De la néo-mondialisation!

par Daniel Allard

 

La mondialisation n'est pas mauvaise; elle est bonne et répond au dynamisme de l'histoire humaine. "Tout ce qui monte, converge", enseignait Teilhard de Chardin dans la première moitié de ce siècle, et le particulier débouche spontanément sur le mondial, voire même le cosmique.

Aujourd'hui, le thème a très souvent mauvaise presse, dans l'esprit des gens. Ils prennent l'outil pour responsable de leurs maux, alors que le coupable est ailleurs.

Plus de 150 ans de capitalisme auront permis de bâtir un puissant réseau de multinationales. A maturité, ce système appelait une mutation. "L'idéologie néo-libérale a été une arme utilisée par les multinationales" (Comblin), lorsqu'elles ont eu besoin de s'installer dans d'autres pays, de faire circuler les capitaux et les marchandises, de conquérir les marchés mondiaux sans restrictions nationales et au-delà de toutes frontières. S'il y a problème, ce n'est pas contre la mondialisation qu'il faut s'élever, mais contre le caractère néo-libéral qu'elle a pris.

L'héritage du néo-libéralisme et de son intense application des 30 dernières années montre simplement qu'il faut une mondialisation différente, parce que notre monde d'aujourd'hui nous fait vivre avec des réalités contradictoires. Notre monde entièrement unifié au niveau de la production, du commerce et des échanges financiers, sans frontières nationales, est tout à fait contradictoire avec notre monde divisé en "pays" au plan socio-politique, juridique et au niveau de l'imaginaire, où entre autres les chômeurs et les pauvres en général doivent demeurer prisonniers de ces "frontières".

Et cette contradiction nous impose pire: elle nous fait vivre dans une société effectivement unique, mais sans État reconnu, malgré qu'il y ait quelqu'un qui en joue le rôle, sans rendre des comptes, capable d'agir en toute liberté, au profit de ses propres intérêts en priorité. Méconnue par la majorité des gens, cette nouvelle réalité appelle à plus de démocratie.

"L'inéluctabilité de la mondialisation dans l'histoire a donc été, en quelque sorte, kidnappée par une classe économique dominante qui, par la même occasion, tend un effroyable piège, du fait qu'elle ne demande pas de rançon, se l'étant elle même appropriée. Dans ce scénario, la rançon venait tout bonnement avec le kidnappé! Il est donc impératif de prendre conscience de cet "État mondial" et des impacts globaux de la mondialisation elle-même, afin de lui donner des structures qui nous le rendent plus proche. Née par l'économique, la réalité de la mondialisation doit être intégrée par le politique et accéder au domaine public auquel tous les citoyens ont accès". (José Maria Vigil)

Dans notre monde à plus de 184 États dits "indépendants", quelque chose qui dépasse la somme des parties est apparue. Un "système mondial" existe bel et bien, mais il n'est encore que l'apanage d'une infime minorité.

Comme le néo-libéralisme s'est approprié le mondialisme, appelons la démarche qui veut corriger cet excès néo-mondialisme.

Tous embarqués dans la même galère planétaire, où la vie de tous est affectée par tous, il faut dorénavant bâtir le monde à l'échelle du monde. Il ne s'agit pas ici de décréter la mort de l'État et des nations. Il faut simplement réaliser qu'il manque maintenant cruellement une catégorie. Il faut impérativement ajouter l'État mondial démocratique, qui ne va pas remplacer, en le niant, l'État national, mais venir le compléter et remplacer l'actuel "État mondial non-démocratique". Car ne nous comptons pas d'histoires, le système mondial existe déjà - donc fonctionne - et il ne fonctionne pas tout seul.

Certains en ont actuellement le contrôle. Preuve éloquante: le récent épisode concernant la tentative de faire adopter, au sein des pays de l'OCDE, une version très contestée du projet d'Accord multilatéral sur les investissements (AMI).

Certains en ont actuellement le contrôle, dis-je! Dernièrement, en faisant pendant plusieurs jours la manchette de nos médias, un député d'Ottawa a crié - avec énormément d'originalité et une cruelle lucidité - son embarras, voire son angoisse, d'avoir la conviction de ne plus faire partie de ceux qui ont actuellement ce contrôle.

Il faut que ce soit la majorité. Heureux hasard, la même semaine, Ricardo Petrela, illustre penseur et orateur du Groupe de Lisbonne, était de passage à Québec pour s'adresser aux étudiants du Collège de Limoilou. Tapant sur le même clou, il voulait leur dire quoi faire pour que la majorité garde le contrôle: "Nous, citoyens de ce monde, citoyens du monde, aussi petites molécules que nous soyons, garderons le contrôle tant que nous resterons conscients d'être libres de choisir. Il ne faut pas croire ceux qui martèlent l'inévitabilité de ce qui arrive actuellement dans nos sociétés" a-t-il lancé en substance.

"C'est parce que le néolibéralisme justifie [l'appauvrissement, l'inégalité et l'exclusion sociale] comme des effets <non désirés> mais inévitables pour réaliser le succès de la croissance économique de la société que le néo-libéralisme mérite de se faire attribuer une responsabilité déterminante en relation avec ces phénomènes. De cette façon, il devient, dans les faits, le soutien idéologique et culturel d'attitudes, de comportements sociaux et de mesures politiques qui renforcent l'exclusion des plus faibles... avec une nouvelle auréole d'innocence." (Pablo Bonavia)

Oui, il faut réaliser que la mondialisation fait plus que nous faire vivre une époque de changements; c'est un "changement d'époque" qu'atteint plutôt le phénomène. La catégorie du national ne sert plus pour interpréter ou construire une stratégie pour sortir de la situation actuelle et c'est la mondialisation qui est devenue indispensable pour toute approche réaliste.

Et un des grands défis de cette prise de conscience consiste à trouver des solutions au problème du chômage. Aux portes du 3e millénaire, l'humanité constate qu'il existe quelque chose de pire que l'exploitation de l'homme par l'homme: "c'est le fait que des millions de gens ne servent même plus à être exploités. Le concept de travail qui était fondamental dans notre civilisation, est caduc. Les politiciens mentent lorsqu'ils nous parlent de crises économiques passagères... il ne s'agit pas de crise mais d'une mutation violente de notre civilisation." (Viviane Forrester)

Mais n'oublions jamais que "le meilleur système économique n'est pas celui qui produit le plus de richesse, mais celui qui favorise une meilleure société." (José Maria Vigil) Parlons moins de néo-libéralisme, de mondialisation, et bâtissons un language épuré, libre et ouvert sur un avenir meilleur pour tous, quelque chose qui pourrait s'appeler le néo-mondialisme.

 


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