Rendez-vous technologique '98 de la CCRSF
Le défi de la formation menace la transition technologique de la région

par Daniel Allard

Plusieurs cris d'alarme soulevant le même défi se sont fait entendre, toute la journée du 6 mai dernier: "formons nos jeunes pour combler les centaines d'emplois spécialisées qui pointent à l'horizon dans la région". Et ils étaient encore une fois nombreux, pour cette annuelle du milieu de la haute technologie régionale, réunis dans le cadre de Rendez-vous technologique '98 Québec/Chaudière-Appalaches.

Cette initiative de la Chambre de commerce régionale de Sainte-Foy (CCRSF) a une fois de plus fait ressortir l'importance du déséquilibre créé, d'une part, par les succès du développement de la "Technorégion" et, d'autre part, par les difficultés à alimenter en main-d'oeuvre qualifiée les entreprises à croissance rapide.

L'allocution de clôture du recteur de l'Université Laval, François Tavenas, rassurait peu. Son appel à tous pour le supporter dans la croisade qu'il mène, comme l'ensemble du milieu universitaire du Québec, afin d'endiguer les coupures dans le financement des universités, montre que l'actuelle crise des ressources hypothèque dangeureusement les efforts du monde de la formation pour optimiser la création.

Plusieurs entreprises technologiques de la région de Québec doivent déjà largement se résoudre à généraliser le recrutement à l'étranger pour combler des centaines d'emplois disponibles.

 

S.O.S. BIO-DÉVELOPPEURS!

Claude Vezeau, président de Biochem Vaccins, explique depuis son arrivée dans la région que l'entreprise qu'il dirige dans le PTQM vit déjà une pénurie particulière en matière de ce qu'il appelle des bio-développeurs: "Des gens capables de prendre une innovation bio-technologique et de la mener jusqu'à la phase de la commercialisation, en d'autres mots des développeurs de produits".

EXFO, pour sa part, cherche pas moins de 200 personnes afin de combler entre autres les besoins de sa nouvelle filiale EXFO TELECOM. Il y a aussi Les Laboratoires AEterna, qui confirment une annonce importante d'ici quelques mois, probablement la construction de son nouveau siège social dans la région de Québec. Parmis les conférenciers-vedettes, le président Éric Dupont souhaite toujours maximiser sa propre croissance au bénéfice de la région de Québec, dont il aime vanter les mérites.

Selon le président de Sofinov, Denis Dionne: "Le succès des entreprises technologiques repose sur l'union de trois clés: innovation technologique, accès au capital, qualité des ressources humaines". Ce qui pointe à l'horizon, en ce qui concerne la troisième clé, fait naître un formidable défi. "Nous prévoyons que d'ici l'an 2005, le Québec créera une masse critique de 200 nouvelles entreprises technologiques. Avec une moyenne de 50 emplois par entreprise, on parle de la création de 10 000 emplois. Dans l'état actuel des choses, nos universités offriront durant cette période seulement 5 à 6 000 finissants dans les domaines technologiques pertinents. Et il faut aussi impliquer les facultés d'administration, pour former des gens - trop rare encore au Québec - capables de s'intégrer dans ce type d'entreprises", ajoute-t-il.

 

Le cas du secteur biomédical et des sciences de la vie

 

La publication, en février dernier, des résultats d'une enquête mettant en évidence les opportunités d'affaires et les défis de croissance en haute technologie pour le secteur biomédical et des sciences de la vie - un des plus dynamiques de la région de Québec - est très révélateur du risque de pénurie de main-d'oeuvre spécialisée qui pointe.

Effectuée au cours de l'été 97, l'enquête confirme l'existance de 33 entreprises (dont huit en voie de démarrage) et de 19 centres de recherche dans la région de Québec dans le secteur. On constate aussi l'existence de sept filières biomédicales à fort potentiel où l'expertise régionale est reconnue ou remarquable.

Concrètement, avec l'arrivée de Biochem Vaccins au PTQM, la ville de Québec est devenue l'une des quelques villes au Canada dotée d'une infrastructure industrielle de production de vaccins. Autre exemple, la filière tissulaire et biomatériaux est ici très prometteuse, seulement du fait que peu de villes peuvent se vanter d'avoir plus de trois entreprises dans ce secteur. L'imagerie médicale est aussi au Centre de recherche du Pavillon Saint-François d'Assise (CHUQ), l'unique lieu de recherche au Canada à partir d'équipements de 3e génération - une super machine baptisée &laqno;Signa» - en imagerie par résonance magnétique (IRM), grâce à un partenariat avec Général Électric.

Invités à se projeter cinq ans dans l'avenir (en 2002), les intervenants montrent aussi que la région pourrait créer quelque 25 nouvelles entreprises durant cette période. Dans la filière MALADIE (autres que cancers) qui regroupe présentement 11 entreprises et 15 centres de recherche, il y a encore 25 domaines de recherche (près de 60%) parmi les 43 couverts, où les centres de recherche sont actifs sans qu'il existe des entreprises correspondantes, que se soit en commercialisation de traitements ou d'outils diagnostique. Enfin, une dizaine d'entreprises existantes prévoient construire leurs propres infrastructures ou agrandir leurs installations.

Toutes ces bonnes nouvelles nous obligent donc à questionner la capacité à moyen terme de la région à alimenter en main-d'oeuvre qualifiée ces entreprises. Celles qui sont ici en 1998 y sont entre autres parce qu'elles jugent plus avantageux d'évoluer dans la région de Québec qu'ailleurs. Leur développement prometteur constitue une opportunité pour la main-d'oeuvre locale dans des secteurs d'emploi parallèles. En effet, l'enquête révèle que le secteur biomédical se développe assez rapidement pour permettre la création d'entreprises de services spécialisés.

La cinquantaine d'entreprises et de centres de recherches du secteur constituent un bassin qui représente déjà des opportunités d'affaires que la SPEQM évalue à un marché d'au moins 50M$/an pour les services d'ingénierie spécialisée dans les installations pharmaceutiques. Outre 5M$/an de produits de culture cellulaire qui pourraient être fabriqués dans la région, l'enquête d'opportunité cible une animalerie pour animaux de laboratoire (1 à 1,5M$), un bureau d'agent de brevet (1M$), un centre de distribution de produits de laboratoire (1M$), qui pourraient maintenant être offerts par des entreprises d'ici. Au total, plus de 60M$ d'opportunités d'affaires apparaissent pour les services spécialisés requis en support de l'infrastructure de recherche de la région, ainsi que pour les produits et services nécessaires au fonctionnement de sa masse critique de 33 entreprises et 19 centres de recherche.

Cette enquête a été réalisée par la Société de promotion économique du Québec métropolitain (SPEQM), le Centre québécois de valorisation des biomasses et des biotechnologies (CQVB) et Bio-Contact Québec, avec l'appui de Développement économique Canada.

L'événement a aussi permis aux entrepreneurs technologiques de la région d'entendre d'enrichissants témoignages en matière de commerce international.

Claude Lemay, chef de la direction d'Alis Technologies, a partagé sa vision sur Les nouveaux défis de l'exportation. Parlant lui-même une dizaine de langues, l'avocat qui mène son entreprise dans maintenant 50 pays du monde n'a rien contre l'anglais, "la langue du commerce international"! Mais chez Alis "...ils y a 28 langues vivantes et notre politique est de parler la langue de nos clients". Au coeur du marché de la traduction humaine, qu'il évalue à 30MM$ (chaque % de ce marché vaut 300 millions $ de chiffre d'affaires, fait-il remarquer), sa vision du succès à l'international passe obligatoirement par une stratégie de partenaires, qu'il faut bien choisir. Montrant comment il ne faut pas hésiter à les pourchasser agressivement, voire même avec audace, il a raconté ses propres exemples d'établissement de partenariats avec des géants comme XEROX et le Los Angeles Times. En concluant sur l'importance que va prendre le commerce électronique, il a donné l'exemple de la compagnire DELL, qui réalise 5M$ de ventes par jour dans le secteur, avec un taux de croissance de 10% par mois!

Conférencier suivant, le président de TechnoCap, Richard Prytula, a tenu à mettre en garde les participants devant une contradiction en émergence dans le marché mondial de la technologie: Net law vs Moore's law. Cet enjeux oppose de plus en plus la valeur de l'augmentation fulgurante de la vitesse, par rapport à la durée de vie commerciale des innovations technologiques. "Actuellement, l'infrastructure d'Internet change chaque trois mois, pendant que des géants comme INTEL savent déjà tout ce qu'ils vont mettre sur le marché 18 mois à l'avance" a-t-il lancé, pour la réflexion.

Dans l'atelier de l'après-midi portant sur les clés du succès en exportation, le pdg de la SPEQM, Pierre Boulanger, a d'abord fait le point. Sur les quelque 3 000 entreprises au niveau régional avec un potentiel à l'exportation, 471 entreprises (16%) exportaient, selon les statistiques de 1995. L'objectif des gouvernements pour l'an 2 000, de 2 000 nouvelles entreprises exportatrices au Québec et de 5 000 dans l'ensemble du Canada, représente une cible de 140 nouvelles entreprises exportatrices pour la région de Québec/Chaudière-Appalaches.

Christian Audet, directeur régional de Développement économique Canada, (anciennement le BFDRQ) et porte d'entrée régionale du réseau fédéral d'Équipe Canada a ensuite rappelé l'importance d'inscrire son entreprise au répertoire WIN EXPORT. Une des "bibles" des agents commerciaux canadiens, lorsque ceux-ci se préparent pour supporter une entreprise: "Ne vous surprenez pas d'un accueil froid, dans le réseau des ambassades, si votre entreprise n'est pas inscrite à WIN EXPORT et que vous faites appel à un agent commercial en poste pour vous appuyer".

 

Le vice-président commercialisation du Groupe Informission, Luc Filiatreault, avait pour sa part quatre trucs à partager. L'entreprise exporte 35% de son chiffre d'affaires (7M$ sur 20M$):

  • 1- S'ingénier à obtenir des reconnaissances. "Connaissez-vous une entreprise américaine qui n'est pas #1 dans son domaine? Il faut jouer cette carte là!"
  • 2- Utiliser les bottins d'Internet et surtout s'arranger pour rester dans les têtes de répertoires.
  • 3- Bien choisir ses partenaires. "Au Québec, le problème n'est pas de bien produire, mais de vendre. Un bon partenaire, même votre actuel concurrent, peut être la solution."
  • 4- Très bien se préparer avant de partir, si on fait le choix de participer à une mission économique. "Dites-le à votre client, que le premier ministre est avec vous et supporte votre entreprise! Ce n'est pas mentir!"

 

Étienne Gagnon, d'EXFO (qui signifie d'ailleurs EXpert en Fibres Optiques), a souligné l'importance de la vision de l'entreprise. "Les fondateurs ont, depuis le tout début, l'objectif de devenir les leaders mondiaux dans notre domaine et cette culture d'entreprise est très importante pour faire face à la concurrence internationale."