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Innovation vs exportation: la "Technorégion" en péril ? Faut-il innover pour mieux exporter? par Daniel Allard |
Personne ne remet en question le lien entre la capacité d'innovation d'une entreprise et sa capacité d'exporter. La relation est quasi directe. Plus une entreprise fait de la R&D ou innove, plus elle améliore ses chances de réussir à se démarquer sur les marchés étrangers. Or, selon certaines statistiques, l'état de la R&D et de la capacité d'innovation des entreprises de la grande région de Québec démontrent une situation préoccupante. Faut-il sonner l'alarme? La vague d'accréditations à la norme ISO, qui a balayé le Québec dans les dernières années, devrait en principe nous donner confiance dans les performances qu'atteindront nos entreprises. Les chiffres à ce propos sont même impressionnants: "En 1992, le Québec comptait une centaines d'entreprises ISO, en 1996 elles étaient environ 3 000. En comparaison, elles sont passées de 1 000 à 11 000 aux États-Unis, ce qui veut dire que, toute proportion gardée, on compte au Québec trois fois plus d'entreprises ISO qu'aux États-Unis", explique Richard Duncan Lefebvre, chef auditeur chez QMI, une division de l'Association canadienne de normalisation. Le spécialiste fait même remarquer qu'avec un total de plus de 3 000 accréditations ISO sur son territoire, le Québec vient au troisième rang des États et des Provinces de l'ensemble de l'Amérique du Nord, après la Californie et l'Ontario, mais avant des États aussi populeux que le Texas ou New York. ISO NE GARANTIT RIEN! Certes, le processus d'accréditation ISO peut être une bonne façon de stimuler l'innovation au sein d'une entreprise. Les experts conviennent cependant qu'il ne doit jamais être considéré comme une garantie d'innovation et de performance. Bien des expériences ISO peuvent simplement conduire à un alourdissement des procédures et à une perte de compétitivité, par exemple! Ou encore, ISO peut ne pas traiter de la qualité des rapports humains. Ce qui est particulièrement important au sein des entreprises de services. La consultation d'autres indicateurs est donc nécessaire pour véritablement sonder l'état de l'innovation au sein des entreprises. Une imposante enquête sur l'innovation, publiée par le Conseil de la science et de la technologie (CST), réalisée sur le territoire de la région Chaudière-Appalaches - une première sur une base régionale au Québec - est récemment venue apporter un éclairage détaillé sur la question. TROP D'ENTREPRISES INVESTISSENT TROP PEU DANS L'INNOVATION Plus de 193 entreprises du territoire ont accepté de faire partie de cette étude, dont le quart de toutes les entreprises du secteur secondaire de Chaudière-Appalaches (178 sur 740). Ce taux de réponse très élevé donne énormément de crédibilité aux résultats obtenus. L'initiative aide à faire un véritable diagnostic de l'état de l'innovation dans la grande région de Québec. Si 45% des entreprises sont actives à l'international, elles sont encore plus nombreuses, plus de 60%, à effectuer de la R&D de façon permanente. Seulement 9% des entreprises ne déclarent aucune activité de R&D, alors que celles qui déclarent exécuter de la R&D y consacrent en moyenne 2,6% de leur chiffre d'affaires. Continuant sur une note très positive, l'étude révèle aussi que sur 193 entreprises, 113 avaient lancé des nouveaux produits (59%) et 61 en avaient en développement (32%); 31 avaient lancé de nouveaux procédés (16%) et 21 en avaient en développement (11%). Alors que 69 des entreprises manufacturières interrogées comptent 50 employés et plus et que 106 en comptent moins de 50, il est intéressant d'apprendre qu'à peine plus de la moitié des propriétaires-dirigeants possèdent une formation technique, mais que le nombre moyen d'ingénieurs est de 2,9 par entreprise. En comparaison avec tout le Québec, où la part des ingénieurs dans les emplois manufacturiers était de 1,55% (en 91), cette note semble encore positive. En élargissant le regard sur l'ensemble de la technorégion (rive-sud et rive-nord) et en croisant les résultats avec une autre étude réalisée par Gabriel Clairet, économiste conseiller au CST, les conclusions de l'analyse n'inspirent cependant plus confiance. De façon générale, la technorégion assiste à la naissance de plus en plus d'entreprises qui s'inscrivent dans la nouvelle économie, puisqu'en 1990 elles étaient 141 à faire de la recherche, contre 313 en 1994 et 366 en 1995. Mais l'entreprise moyenne qui fait de la R&D dans notre "Technorégion" dépense trois à quatre fois moins que la moyenne au Québec!
TABLEAU 1 Nombre d'établissements ayant des activité de R&D et dépenses totales par taille d'emploi des entreprises (Régions Québec et Chaudière-Appalaches)
Le Tableau 1 nous apprend même qu'en 1995, presque 4 entreprises sur 5 (77%) de la technorégion, en l'occurance des PME de moins de 50 employés, n'investissent en moyenne que 152 000$/an en R&D. La moyenne au Québec est de 843 530$. Sur cette base comparative, la "technorégion" n'avait en 1995 que 38 entreprises (10%) incarnant son réel potentiel, totalisant 41,6M$ et atteignant une moyenne dépassant légèrement 1 million$ en R&D (en vérité, les données plus précises du Tableau 3 montrent que seulement 20 entreprises sont dans ce peloton notable, en réalisant en moyenne 2,6M$ de R&D).
TABLEAU 2 Dépenses en R&D, par entreprise, dans les régions de Québec et de Chaudière-Appalaches
Plus précisément, pour 1995, le Tableau 3 nous apprend que 167 des entreprises (45%) de la technorégion ont investit une moyenne de 22 000$ (bien moins que le salaire d'un ingénieur), 58 (16%) une moyenne de 71 000$ et 55 (15%) une moyenne de 135 000$. Considérant que ces chiffres inclus les sommes consacrées en salaires pour la R&D, il en reste très peu pour du matériel, etc.
TABLEAU 3 Nombre d'établissements ayant des activité de R&D et dépenses totales par classe de dépenses des entreprises (Régions Québec et Chaudière-Appalaches)
LA "TECHNORÉGION" EN PÉRIL?
Les régions Québec et Chaudière-Appalaches visent à devenir une véritable technorégion, de renommée mondiale, d'ici 2010. Mais leurs entreprises investissent peu en R&D. Globalement, Québec/Chaudière-Appalaches est encore largement sous la moyenne provinciale! Ne sonnons pas l'alarme trop vite. L'épithète de la "technorégion en puissance" n'est pas surfaite, si on regarde le coeur de son territoire. En effet, en isolant Québec, soit la rive-nord de la technorégion, des statistiques présentées plus haut, le pourcentage de nos entreprises technologiques en 1997 atteint 16,7% du total, alors que la moyenne provinciale est de 13,4%. Un décompte récent fait par James Donovan, de la SPEQM, concluait que la région totalise aujourd'hui 91 entreprises de haute technologie, responsables de 4537 emplois. Témoignage d'une rapide croissance à ce titre dans les dernières années, ceci ne fait pas oublier que les infrastructures d'accueil et les centres spécialisés demeurent fragiles. Plusieurs voudraient d'ailleurs que le gouvernement du Québec reconnaisse un rôle particulier à la région, en cette période de réingénierie de l'appareil gouvernemental. Dans le même sens, la mise sur pied de l'Observatoire de la technorégion, un groupe d'étude multidisciplinaire (Université Laval et l'INRS) impliquant Pierre Fréchette et Alain Souci, est une initiative intéressante. Mais pour se démarquer et rendre crédible son "titre" de technorégion, celle-ci devra promouvoir et appuyer davantage l'investissement en R&D dans ses entreprises. Dans cette optique, les villes de la région pourraient s'entendre pour dire à leurs entreprises, que lorsqu'elles mettent 10 000$ de plus en R&D, 5 000$ sera déduit du compte de taxes! Ne le fait-on pas pour attirer les familles?
Prise globalement, la situation de la technorégion est relativement favorisée dans le domaine de la R&D. On y dénombre 5 000 scientifiques et 300 entreprises technologiques comportant 8 000 emplois. En 1994, il s'y est dépensé 372M$, comparativement à 192M$ dix années plus tôt, soit une augmentation de 94% entre 85 et 94. Cette croissance trouve surtout sa source dans le secteur universitaire, qui a fait un bond de 130M$ pour atteindre 172M$ et ainsi représenter 20% de la recherche universitaire québécoise en 1994. De même, le secteur industriel - avec 93M$ - a pratiquement doublé ses dépenses. Pour la même période, avec 106M$, le secteur public est resté stable. Alors que l'Université Laval confirme son rôle de locomotive, les dépenses de R&D dans le domaine industriel, malgré une augmentation qui atteint pratiquement 100%, ne représentent que 5% des dépenses québécoises dans ce domaine. Sans sonner l'alarme, les leaders de la grande région de Québec doivent plutôt bien prendre note que des efforts s'imposent, afin de permettre à nos entreprises de combler le retard relatif qui les pénalise, comparativement à la moyenne des entreprises au Québec et au Canada.
MIEUX DÉFINIR L'INNOVATION Ceux qui n'innovent pas ne seront plus là demain, clament les experts. Pour exporter, la qualité n'est pas une option, c'est une obligation, disent-ils aussi. S'il faut innover pour mieux exporter, qu'est-ce donc que l'innovation? Que manque-t-il à nos entreprises pour qu'elles innovent suffisamment? De façon générale, on peut penser que plus une entreprise veut innover de manière "radicale" (c'est-à-dire en créant un nouveau produit), plus elle doit investir en R&D. Mais on peut aussi innover en améliorant nos propres produits. Une autre façon consiste à adopter les technologies et les façons de faire mises au point par d'autres firmes. On parle donc de création, autant que de diffusion de la technologie, en absorbant les innovations des autres. L'innovation ne se limite pas à la R&D. D'après une étude de Statistiques Canada, les sources majeures d'idées pour l'innovation, plus encore pour les PME, sont mêmes autres que la R&D, entendons la direction, le service des ventes, la production, les fournisseurs, les concurrents et les clients eux-mêmes. Reste que le facteur le plus important qui distingue les PME les plus prospères des autres est la capacité de l'entreprise en matière de R&D et de technologie. Avec une perspective inversée de la même vérité, il est également démontré que l'entreprise A, qui pénètre les marchés étrangers, performe mieux au niveau de l'innovation et de la R&D que l'entreprise B, qui se contente de demeurer sur le marché intérieur. La R&D en % des ventes de A, révèle encore l'étude, atteint 2,4% alors qu'elle n'est que de 0,3% pour B, huit fois moins. En bref, exporter - et confrontez-vous à la concurrence internationale - si vous voulez mieux innover! Rencontré à l'occasion du Xe colloque du Regroupement régional de Québec du Mouvement québécois de la qualité (MMQ) en octobre, le président Pierre Bergeron pose l'enjeu à sa manière. Ayant, cette année, convié ses membres sous le thème "La qualité, un outil sans frontières", il rappelle lui aussi qu'aujourd'hui, la qualité est un prérequis obligatoire pour exporter. "Et vers la qualité, l'innovation est comme une épice. Le problème vient du fait qu'au Québec, ce n'est pas assez dans notre culture. Il manque un éveil, il manque une façon de déployer la qualité, pour rendre les gens propriétaires plutôt que simples exécutants dans leur esprit, au sein des entreprises", expose-t-il. "Je me souviens d'avoir entendu dans une conférence des statistiques dénotant que les entreprises nord-américaines tentent de mettre en oeuvre une idée par employé par année en moyenne, alors qu'on parle d'un taux de 45 idées/ employé/année, au Japon", ajoute Pierre Bergeron. Pour l'ingénieur, la technique Kaizen (amélioration, en japonais) aurait avantage à être mieux connue de nos entreprises. Autre exemple, la compagnie 3M favorise l'innovation en misant sur "l'exploration technologique". La tradition de l'entreprise veut que 15% du temps d'un employé soit libre pour la réflexion.
Bref, seul un ralliement des leaders et une prise de conscience généralisée pour un changement de mentalité amèrenont l'implantation d'une véritable culture technologique dans la région. Le creuset de l'innovation ne réside-t-il pas là? "L'innovation est toujours une désobéissance qui réussie",
lançait à propos le créateur Robert Lepage,
hôte dans sa Caserne du dernier Sommet technologique de la
capitale. | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||