Gérer la zone grise!

par Frédéric Turcotte
président de CRC
Conseil Recherche Concurrence inc.
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La zone grise

Les professionnels de l’intelligence d’affaires (veille concurrentielle) doivent respecter un code de conduite pour faire reconnaître la profession et ne pas tomber dans les pièges où la recherche d’information stratégique peut nous conduire. Par dessus tout, l’éthique est importante pour différencier le Business Intelligence de l’espionnage industriel auquel il est trop souvent associé. Si l’écoute électronique et le vol de documents sont bien sûr illégaux, il existe toute une série de gestes possibles qui se retrouvent dans une zone grise. Que faire et comment le faire? Voici quelques pistes sur cette question âprement discutée par les membres de la SCIP 1

Les États-Unis ont beaucoup réfléchi à la question depuis la naissance de la SCIP. Un code d’éthique 2 est d'ailleurs largement diffusé dans la profession et lorsqu'on le lit attentivement, il ne semble pas y avoir beaucoup de latitude dans l’exécution du travail. Cependant, le code d’éthique est suffisamment flou pour permettre bien des actions. Nous avons déjà écrit, dans une chronique antérieur, que l’information essentielle et intéressante est du domaine public à plus de 80 %. Il s’agit de savoir comment se la procurer. De 10 à 15 % de cette information n'est pas publique, mais il est possible de la trouver. Le pourcentage restant se retrouve dans des coffres-forts et il n'existe aucun moyen légal pour obtenir l'information correspondante. Le tableau ci-dessous résume ces zones. 3

Moyens utilisés

Information secrète Interdit Interdit Espionnage
Information recherchée Information accessible Intelligence d’affaires Intelligence d’affaires Erreur dangereuse
Information disponible Intelligence d’affaires Erreur coûteuse Erreur dangereuse
Ouverts Organisés et éthiquement correcte Illégaux

Maintenant, abordons concrètement quelques mises en situation puis examinons ce qui s'avère éthiquement correct.

1. Peut-on demander à un concurrent des échantillons de ses produits?
2. Peut-on photographier l'usine d’un concurrent?
3. Peut-on obtenir de l’information de l’ancien employé d'un concurrent?
4. Peut-on utiliser l’information d’un fournisseur concernant un concurrent?

Réponses possibles :

Question 1

Oui, aussi longtemps qu’il n’y a pas d’indications confidentielles inscrites dessus.

Question 2

Oui, si les photos sont prises d’un endroit ouvert au public et que l’équipement utilisé n’améliore pas ce qui est visible à l’œil nu.

Question 3

Une entreprise peut engager l'employé d’un concorrent pour son expertise et ses qualifications, mais non pour le conduire à révéler des secrets corporatifs sur son ancien employeur.

Question 4

Oui, aussi longtemps que le fournisseur comprend que l’on ne demande pas d’informations de nature confidentielle.

Où faut-il tirer la ligne ?

On peut sourire en lisant ces réponses qui proviennent d’un modèle d’un code de conduite d’une corporation 4. Toutes les questions soulevées plus haut peuvent faire l’objet de d’autres questions et être soumises à d'autres situations contractuelles pouvant être à la limite du code d’éthique de la SCIP. Quelles raisons doit-on invoquer pour obtenir des échantillons d’un concurrent? Prendre des photos aériennes des installations d’un concurrent que l’on agrandirait par la suite ne serait donc pas permis. Comment démontrer que l’on engage l'employé d’un concurrent sans prétendre utiliser les connaissances acquises dans son ancien travail pour notamment déduire, confirmer des soupçons sur les pratiques d’un concurrent? Est-il correct de faire parler un fournisseur sur des éléments qui ne lui semblent pas confidentiels?

La zone grise est souvent définie par les cultures et les sommes en jeu. Ainsi, des pratiques courantes dans certains pays peuvent être carrément illégales aux États-Unis, où il existe une loi depuis 1996, l'Economic Espionage Act, qui a soulevé beaucoup de questions et a rendu la pratique du Business Intelligence beaucoup plus délicate dans certains cas. Il importe donc de définir ses propres règles de conduite corporatives lorsque l’on met en place une unité de veille concurrentielle. De plus, quand on a recours à un spécialiste externe, on doit s’assurer qu’il réponde à un code d’éthique et que ses sources d'information soient mentionnées dans le rapport qu’il produit.

 

1 SCIP : La Society of Competitive Intelligence Professionals existe depuis 1986 et regroupe maintenant plus de 6000 membres répartis dans 48 pays.

2 Les règles du code d’éthique de la SCIP sont les suivantes : 1. S’efforcer continuellement d’augmenter le respect et la reconnaissance pour la profession au plan local, régional et national. 2. Remplir ses obligations avec zèle et diligence tout en maintenant un très haut niveau de professionnalisme et en évitant des pratiques non éthiques. 3. Adhérer loyalement à, et respecter, la politique, les objectifs et les consignes de son entreprise. 4. Se soumettre à toutes les lois locales régionales ou fédérales en remplissant ses obligations. 5. Révéler avec précision toute information pertinente, y compris l’identité du professionnel et de son organisation, avant toute interview. 6. Respecter complètement toutes les demandes de confidentialité. 7. Promouvoir et encourager le respect total avec ces standards éthiques, dans son entreprise et au sein de la profession.

3 Adapté d’après Martinet et Marti, Les Éditions d’organisation, 1995

4 Tiré de Navigating through the Grey Zone, SCIP 1997