Entrevue avec Benoit Pilote, de Tecsult
Travailler au Sénégal

par Daniel Allard

 

De passage au Sénégal, en juillet dernier, un journaliste de COMMERCE MONDE a repéré Benoit Pilote. Résident de Québec, il a accepté en février dernier de partir travailler, pour le compte de Tecsult, sur le chantier de réhabilitation et d'extension de la bibliothèque centrale de l'Université Cheikh Anta Diop, à Dakar, la capitale du Sénégal. Dans ce projet de quelque 14 millions $CAN (5 milliards FCFA), c'est lui qui a la responsabilité de superviser les éléments structures - acier et béton - et d'aménagement paysager final du site. Il ne rentrera à Québec qu'en octobre prochain, après un séjour de neuf mois. Son témoignage dévoile ce que représente le défi de partir, pour la première fois, travailler à l'étranger, aussi loin qu'en Afrique de l'Ouest.

(CMQC) Qu'est-ce qui vous a amené au Sénégal?

(Benoit Pilote) "Mon ambition, c'est de faire de la gérance de projet. J'ai débuté chez Tecsult en 1994. Au fil des projets, j'ai senti que mes patrons voulaient que je fasse le saut à l'international. Disant que j'étais prêt et qu'ils pensaient à me donner bientôt ma chance. Puis tout s'est passé très vite. Très, très vite!

Initialement, ce n'est pas moi qui devait partir. Les plans ont changé et c'est deux semaines avant le départ qu'on m'a demandé si j'accepterais d'y aller. "Que deux mois, peut-être trois!", m'a-t-on dit, comme pour me rassurer. Plus tard, j'apprendrai qu'on m'a fait le coup du deux mois volontairement, pour ne pas me faire peur, bien qu'on savait que c'était pour bien plus longtemps. Après coup, j'ai compris qu'ils avaient eu raison de faire ca. Autrement, je ne serais peut-être pas parti et aujourd'hui, je ne regrette pas d'avoir dit oui.

De toute façon, je n'avais pas le choix. Si je voulais continuer d'exercer mon métier, je devais accepter de travailler à l'étranger. Au Québec, cette réalité est maintenant devenue une évidence."

 

(CMQC) Que faites-vous au Sénégal? Comment cela se passe-t-il sur le chantier?

(B. P.) "Ici, ma responsabilité est de voir à ce que les travaux de structure soient réalisés en qualité et en quantité. Au Québec, pour un tel chantier, je travaillerais dix heures/semaine. Ici, c'est du temps plein!

Je dois tout planifier, jouer à la mère. Ici, en plus, il faut être un "pousseux". Il faut aussi toujours penser: "Qu'est ce qu'ils vont essayer de me passer aujourd'hui?" Particulièrement si tu commandes de l'acier, on peut te livrer des produits non conformes. C'est difficile d'obtenir les certificats d'armature pour l'acier."

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Benoit Pilote, responsable de chantier pour le compte de Tecsult.

(CMQC) Quand ce projet a-t-il débuté?

(B. P.) "Le chantier a débuté en décembre 1997. C'est un projet de 24 mois, financé par la Banque Mondiale. Ce sont des architectes de Montréal qui ont gagné le concours international et Tecsult est sous-contractant pour la partie structure. Moi, je suis ici jusqu'en octobre et devrai normalement revenir deux fois pour de courts séjours."

 

(CMQC) Quel a été votre principal choc culturel?

(B. P.) "De côtoyer la mendicité! Les deux premiers mois, je me suis pris un taxi à la journée. Pour avoir l'esprit tranquille et me faire à l'environnement d'une ville comme Dakar. Mon chauffeur était comme mon protecteur et m'a appris mille et une choses sur les façons de bien se débrouiller avec les Sénégalais. Au début, j'aurais eu peur d'écraser quelqu'un à tout moment dans la rue. Après, j'étais à l'aise pour avoir mon propre véhicule. Tecsult m'a trouvé une jeep."

 

(CMQC) Quel est la plus grande épreuve que l'on vit lors d'une première expérience professionnelle en Afrique?

(B. P.) "J'avais déjà travaillé dans des conditions très difficiles, sur un chantier dans une réserve amérindienne du Québec. Ici, je m'attendais au pire, mais c'est finalement plus facile. Alors je n'ai pas eu d'épreuve comme telle!

En dehors du travail, il y a l'épreuve de la solitude. Le manque de liberté aussi, car j'aime beaucoup marcher le soir après le travail et ici tu ne peux pas. On ne te laisse jamais tranquille."

 

(CMQC) Comment avez-vous été préparé pour ce chantier?

(B. P.) "Je n'ai pas eu le temps! Avec deux semaines d'avis, j'ai fermé l'appartement, ramassé ce que je pouvais d'information et de conseils d'amis sur le pays et pris l'avion. C'est tout!

Je dois cependant dire qu'un autre Québécois, à l'emploi de Tecsult ailleurs en Afrique, est venu m'accueillir à Dakar et m'encadrer pour les premiers temps. Heureusement!"

 

(CMQC) Comment est la vie à Dakar?

(B. P.) "On me dit que je suis gâté d'être à Dakar, que c'est la ville numéro un pour la qualité des accommodations, la ville la plus facile en Afrique. Peut-être, mais je constate aussi que c'est très difficile pour les rapports avec l'administration. Ils ne donnent pas facilement ce que l'on demande. Même chose pour la douane. Je sais maintenant qu'il ne faut pas se battre pour changer¨le système, mais apprendre à jouer dedans.

Par ailleurs, je trouve que tout est très cher. Mon petit appartement-hôtel coûte plus de 1500$ CAN par mois."

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Chantier de réhabilitation et d'extension de la bibliothèque centrale de l'Université Cheikh Anta Diop, à Dakar. Un projet de quelque 14 millions $CAN.

(CMQC) Comment cela se passe-t-il avec les sous-contractants sénégalais?

(B. P.) "Tout est lent. Demain, il va faire soleil. Et encore après-demain! Il n'y a jamais de "rush". On n'a pas à finir avant l'hiver, ici. Il y a aussi l'impact du coût de la main-d'oeuvre. Au Québec, sur un chantier le rapport machinerie/main-d'oeuvre est de 50-50. Ici, il est de 20% contre 80%. Le principe, c'est d'engager plus d'ouvriers pour sauver en coûts de machinerie, ce qui fait que c'est plus long.

Je me rappelle aussi qu'au début, j'ai essayé de parler "à la française" pour tenter de bien me faire comprendre. Conclusion: il ne faut pas essayer de se changer. Il faut rester comme on est. Les rapports sont bien meilleurs comme cela."

 

(CMQC) Est-ce facile de trouver de la main-d'oeuvre locale compétente?

(B. P.) "J'ai le sentiment de travailler avec une main-d'oeuvre compétente, mais sans moyen. Avec plus de supervision, par exemple s'il y avait deux autres personnes comme moi, on augmenterait l'efficacité de 30%! Les ouvriers ont beaucoup tendance à manipuler les choses trois, voire quatre fois.

Pour les moyens mécaniques, il faut se faire à l'idée. On fait ici tout le coffrage à l'égoïne. Il n'y a pas de scie circulaire sur le chantier, ni perceuse. Et c'est probablement mieux ainsi. Tu leur fournis une scie mécanique et une semaine après un gars s'est coupé le pied avec. Ou un autre va l'avoir vendu pour nourrir sa famille. Avec des salaires de 50 000FCFA/mois (environ 125$CAN), ce genre d'équipement a tendance à disparaître sur les chantiers."

(CMQC) Quelle est la plus importante leçon que vous tirez de votre expérience sénégalaise jusqu'à maintenant?

(B. P.) "Mon expérience me fait voir qu'au Québec nous sommes très bien formés. Nous sommes des gens pratiques. Plus que les Français.

Il y a des gens qui pensent qu'après l'Afrique, tu n'es plus bon pour travailler en Occident. Ce n'est pas vrai, c'est même le contraire!

L'international, c'était un vieux rêve d'enfant pour moi. Dorénavant, je sais que je peux relever ce genre de défi."


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