Exportation d'eau en vrac

Québec en tête de pont!

par Daniel Allard

Le commerce de l'eau fait couler beaucoup plus d'encre, depuis quelques mois au Québec. La proposition Coutu, lors du Sommet sur l'économie et l'emploi d'octobre 96, d'étudier le potentiel que représente le retour à vide au Moyen-Orient des pétroliers de nos raffineries afin d'en faire aussi des vraquiers d'eau douce, a déclenché une espèce de course contre la montre à la grandeur de la province. Pour plusieurs raisons, la région de Québec se retrouve au coeur de l'enjeu.

Des projets de commercialisation fusent de partout et devant l'absence d'une véritable réglementation en matière d'exportation de l'eau au Québec, les appétits s'aiguisent et le débat se corse. Un important embouteilleur a même menacé de stopper un investissement majeur, si Québec s'avisait de nationaliser les eaux souterraines de son territoire, qui pour l'instant continuent d'appartenir aux propriétaires du sol en-dessous duquel elles coulent, stagnent ou dorment!

Le Groupe de réflexion mis sur pied par l'homme d'affaires Jean Coutu pour faire suite à sa proposition - patiemment coordonné par son frère Richard - a tenu une demi-douzaine de réunions et permis de regrouper une trentaine d'intervenants divers sur la question. Il a surtout permis de faire sortir de l'ombre un nombre impressionnant de projets visant tous une meilleure commercialisation de la richesse eau du Québec. Tantôt crédibles, tantôt inusités, ils ont aussi indirectement révélé la masse d'expertise dont dispose la région de Québec en la matière.

Ce grand débat de société, qui anime maintement le Québec, connaîtra un moment fort, au Palais des Congrès de Montréal, les 10, 11 et 12 décembre. Lors du Symposium sur le gestion de l'eau au Québec qu'organise l'INRS-EAU, une importante étape dans le processus que s'est imposé le gouvernement sera accomplie. S'il y a consensus, celui-ci passera ensuite à la mise en place de nouvelles réglementations et les gens d'affaires verront enfin plus clair en matière de gestion de cet immense potentiel à mettre en valeur.

Dans la région de la capitale, tous les rêves sont permis. Avec des joueurs poids-lourds tels le chantier maritime des Industries Davie, à Lévis, ainsi que la raffinerie Ultramar, à deux pas plus à l'Ouest, également sur la rive-sud, la région de Québec devient en quelque sorte la tête de pont d'une version possible du destin que l'avenir plus ou moins rapproché réserve aux Québécois: devenir les Arabes de l'eau.

MISER SUR UN "QUÉBEC-ARABIE DE L'EAU"

Dès 2005? En 2010, ou pas avant 2025? D'une certaine manière, les paris sont ouverts. Mais personne ne se trompera en faisant l'équation qu'avec la réserve d'eau douce liquide que le Québec contrôle et la croissance des pressions démographiques et environnementales sur la planète, l'eau québécoise deviendra un jour très précieuse, possiblement bien plus que le pétrole d'aujourd'hui.

RÉPARTITION EAU DOUCE DE SURFACE DE CERTAINES PARTIES DU GLOBE

(Source: Statistiques Canada et MEF du Québec)

Pays

Population

(en millions)

Volume des eaux renouvelables (en km3/an) % des eaux renouvelables mondiales
Québec  7,3  990   3%
Canada  29,6  3 300  9%
Brésil  160  6 800  18%
Chine  1 211  3 400  9%
URSS  148,3  3 400   9%
É-U  280  3 000  8%
Mondial  5 milliards  38 000  100%

Ce qui refroidit les ardeurs - et pour cause - c'est la difficulté dans le temps d'évaluer correctement l'apparition d'une réelle demande, ainsi que l'espoir que suscitent les technologies de dessalement de l'eau de mer. Avec des usines qui, bien que nécessitant d'énormes investissements, arrivent déjà à produire l'eau dessalée aux alentours d'un à 2$US/m3, Ultramar et le chantier Davie y pensent encore avant de se lancer dans des projets-pilotes de conversion de pétrolier.

"L'an dernier, nous avons dit avec monsieur Coutu que nous avions trouvé un moyen, avec un système de membranes, d'adapter un pétrolier afin qu'il charge aussi de l'eau. Nous en sommes toujours là aujourd'hui", confirmait cet automne le président d'Industries Davie, J. Arthur Gélinas.

Pour l'instant, l'entreprise se contente de faire breveter sa solution. Pour le reste, elle attend la suite des événements. Dans l'intervalle, le gouvernement du Québec a bien modifié en juillet dernier sa Politique navale, afin d'y inclure un nouveau crédit d'impôt pour la construction ou la transformation de trois premiers navires-prototypes allant jusqu'à 20% du coût du navire. Mais loin d'eux l'idée de prendre l'initiative dans le dossier: "Je tiens à vous répéter qu'en aucune façon nous avons l'intention de jouer un rôle dans la commercialisation de l'eau au Québec. Nous sommes des constructeurs de bateau et essayons d'offrir des solutions de transport, rien de plus", redit aussi le PDG.

QUELQUES COMPARAISONS DU PRIX DE REVIENT DE L'EAU (en $CAN par mètre cube)

(*eau de mer dessalée, non-potable, subventionnée et vendue aux agriculteurs pour environ 2$/m3)

(Sources: Industries Davie et Ville de Sainte-Foy)

Ville de Montréal  0.20$
Ville de Sainte-Foy  0.35$
Canada  0.36$
États-Unis  0.42$
France  0.86$
Italie  0.93$
Allemagne   1.33$
Golfe persique *  193.50$*

Chez Ultramar, qui regarde toujours d'un bon oeil toute façon permettant d'abaisser les coûts de transport de son brut et flaire la bonne affaire, on est aussi prudent. Son représentant aux rencontres du Groupe Coutu confirme que la compagnie a un projet

actif, très différent de la solution Davie, qui nécessiterait beaucoup moins d'investissements. "Notre approche vise à profiter du ballast des bateaux à double coque, donc de l'eau qu'utilise un pétrolier, pour valoriser cette activité déjà en cours. Nullement question ici de pomper les sources du Québec", explique Gilles De Bellefeuille, ingénieur à la raffinerie de St-Romuald. Voulant rentabiliser l'eau du fleuve que transporte outremer un pétrolier, il espère l'écouler à livraison comme eau industrielle ou d'agriculture. Ce concept est une idée de Pierre Naud-Labrie, superviseur quai pour Ultramar, et sera de toute façon développé à l'interne, avec les affrèteurs de la raffinerie. "Et nous n'attendons aucune aide du gouvernement", a tenu à préciser l'ingénieur.

A l'opposé, un autre joueur de la région de Québec voudrait bien que tout aille de l'avant immédiatement. L'Industrielle de l'Environnement, une bannière d'expertise en matière environnementale créée il y a deux ans (entre autres par l'INRS-EAU, dont les bureaux sont aussi à Québec), souhaite prendre le relais du Comité Coutu et démarrer la machine. Des missions au Moyen-Orient d'un représentant de cette entreprise ont déjà assis les bases de partenariats possibles. Ses dirigeants voudraient que le gouvernement finance rapidement les prochaines étapes, menant à de véritables études de faisabilités.

LES "AQUATIERS" D'AQUAROUTE!

Pendant que bien des experts se préparent à cerner les enjeux de la gestion de l'eau pour la société québécoise, un silencieux ingénieur-architecte naval de Québec planche sur ses "Aquatiers" du futur. Avant que l'encre ne soit sèche sur les synthèses et conclusions du symposium de décembre à Montréal, lui aura terminé l'affrètement de sa première exportation d'eau à des clients qu'il ne veut pas dévoiler pour l'instant.

Président de Navtech, une firme d'architecture navale de Québec, Paul. E. Barbeau a aussi réfléchi avec le Groupe Coutu pendant quelques réunions. Maintenant, l'homme d'affaires est rentré dans ses quartiers, Côte de la Montagne, et passe à l'action! Du 7e étage de son bureau, il domine superbement le fleuve St-Laurent et voit sans doute déjà les navires adaptés qu'il a en tête.

"Il n'y a pas vraiment de nom pour désigner un bateau qui se consacre uniquement au transport de l'eau. J'en ai inventé un, lance-t-il doucement sourire en coin, des "Aquatiers"!

Compte-t-il se lancer dans la construction de tels navires? Pas du tout! Sûrement pas à court ou moyen terme, en tout cas. Sa compagnie, Aquaroute, est déjà créée et elle procédera plutôt par affrètement de navires-dédiés, qui feront voguer d'énormes quantités d'eau douce en vrac.

"Avec la technologie que j'ai mise au point, il sera facile d'adapter des bateaux existants pour leur permettre de transporter entre 4 000 et 20 000 tonnes d'eau en vrac d'excellente qualité par voyage", précise-t-il. S'obligeant au secret, autant devant ses trois autres associés dans Aquaroute - "tous des Québécois" spécifie le président - qu'à propos des quatre sites-clients sérieux pour lesquels il affirme négocier, P. E. Barbeau explique qu'une première livraison d'eau AQUANADA partira avant Noël 97 et qu'il y aura des affrètements avec navires-adaptés dès 1998.

"Notre premier client recevra des bouteilles, c'est exceptionnel et seulement pour l'accommoder, car il est important de répondre à la demande" précise celui qui sait qu'il prendra bien des longueurs d'avances, dans un positionnement stratégique sur le marché de l'eau, un marché d'avenir!

Ce n'est donc pas demain que les amants du fleuve y verront passer des "aquatiers" aux belles couleurs d'Aquaroute. Mais dès les premiers mois de 1998, la nouvelle compagnie de Québec aura réalisé ses premières expéditions sur les marchés étrangers et concrétisera déjà, à sa façon, le beau rêve de Jean Coutu!

Sa technologie est originale et permettra le transport en vrac de très grosses quantités d'eaux douces non-traitées et de très bonne qualité. Pas question de vendre de l'eau traitée des usines de traitement des grosses villes du Québec, par exemple. Son groupe puisera donc à même une source naturelle. Que pense l'entrepreneur du projet du gouvernement de taxer le prélèvement?

COMMENT RÉGLEMENTER?

"Je prépare ce dossier depuis deux ans et j'ai toujours dit qu'il faut structurer de telles démarches. Aquaroute s'obligera à ne pas dépasser en prélèvement 80% de la capacité naturelle de renouvellement de notre source. Que l'État taxe? Je suis d'accord. Mais prioritairement par les villes et de façon très raisonnable. Car à ma connaissance, aucun de nos concurrents ne taxe le prélèvement de la ressource", explique Paul Barbeau.

Hormis les projets de la région de Québec, d'autres nouvelles initiatives alimentent les discussions. Citons le projet d'au moins 15M$ du maire de Sept-îles et celui plus modeste des Eaux Vives Harricana inc. de Roger Périgny, en Abitibi. Bref, les quatre coins du Québec sont en bouillonnement. Mais comme l'eau est une ressource naturelle stratégique sur laquelle la population entretient un très haut niveau de sensibilité, c'est finalement le gouvernement, à Québec, qui aura le dernier mot sur les modalités de son exploitation.

Comme l'expose le Document de référence du symposium qu'organise l'Institut national de la recherche scientifique (INRS-EAU) :

  • "...quelles seraient les conditions nécessaires pour assurer la faisabilité technique et économique de projets d'exportation d'eau en vrac, compte tenu, notamment, des autres sources d'approvisionnement possibles pour les pays qui manquent d'eau?
  • Le gouvernement devrait-il mettre en place, dès maintenant, un encadrement minimal dans ce domaine?"

Dans la capitale, ils sont nombreux à souhaiter des réponses claires. Mieux, plusieurs espèrent un encouragement public, un espèce de choix de société, pour que leur rêve ne tombe pas à l'eau!